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Clairborne Pell Newport Bridge, R.I. USA |
Réveil vif argent, tombée d’un
rêve plutôt doux et lumineux où j’étais arrivée dans un bateau-maison fabriqué
par un ancien ouvrier de chantier naval, skipper et, je le découvre ensuite,
tenancier d’un restaurant flottant.
L’épopée pour parvenir dans cette
merveille d’astuces architecturales et d’ergonomie minimaliste était plaisante,
envolée du haut d’un grand pont (La Roche-Bernard ? Golden Gate ?
pont de Newport R.I. ?), j’avais rejoint à la nage une course de kayakiste
où les uns et les autres – que des garçons – s’efforçaient de naviguer sur une
eau limoneuse parsemée de pieux d’amarrage frôlant la surface de leur sommet
poli. Je nageais au milieu d’eux après les avoir survolés, l’eau alors était
limpide et turquoise comme un matin d’Antilles. À la course parmi ces fervents
rameurs, j’accostais cette construction amateur où les fenêtres façon hublot
accueillaient toute la lumière du dehors pour mieux éclairer chaque moulure de
bois verni, tous les recoins de cet espace de vie si savamment bricolé.
Le gars était accueillant, me
proposant de me ramener plus tard sur la terre ferme où m’attendaient des
contingences matérielles peu intéressantes, en tout cas pas très attirantes.
L’espace s’élargissait
progressivement et, après avoir essayé de me situer géographiquement par
rapport à la berge (« nous sommes derrière le chantier de … tu sais, celui
qui fabriques les pirogues »), je le laissais répondre au téléphone et
apercevais, pendant qu’il discutait en allant dans une pièce adjacente, que
Monique V., la secrétaire du Club de Voile de mon enfance, était à son tour
attablée devant le bureau du gars, discutant par téléphone avec des membres de
son ancienne équipe de l’annonce à faire pour l’annulation des fameuses régates
de Pâques.
« Tu n’as qu’à mettre que c’est
annulé, de toute façon c’est vrai, tu mets un truc du style « après une
dernière édition très réussie, les circonstances veulent que ce soit une année
sans », basta, pas besoin de tartiner, c’est comme ça et c’est tout ! ».
La personne au bout du fil devait renâcler, car je voyais Monique mécontente de
la réponse faite à son injonction.
Pendant qu’elle argumentait, elle
tentait de lisser des plis aux bords d’un grand poster abîmé qui ne tenait au
mur face à elle que par l’opération d’un esprit bienveillant, punaisé depuis
des décennies à cette paroi de contreplaqué-epoxy savamment peinte de multiples
couches d’un blanc à peine jauni par les ans.
Soudain, une mauvaise pression de
ses doigts pourtant patients dans la tâche de lissage entamait d’une longue et
sonore déchirure le papier empoussiéré, balafrant l’image rouge (un spinnaker
gonflé sur un long bord de reaching ?) et m’incitant à un regard
tragi-comique vers celle qui avait été de mon adolescence à ma vie d’adulte +++
la quintessence de l’organisatrice d’événement nautique.
Un regard vers le propriétaire des
lieux et un échange de clins d’œil malicieux achevaient de nous mettre en joie
et connivence, je me levais pour m’activer comme si de rien n’était, espérant
ainsi détourner l’attention de l’homme pour éviter à Monique une situation
embarrassante.
La pièce se transformait en salle
de restaurant, façon yacht-club, je proposais au gars de débarrasser une table
encombrée d’assiettes jonchées de restes d’un dessert glacé, au demeurant
alléchant malgré les traces qu’y avaient laissées les convives, et je me
lançais ainsi dans la tâche, autant pour me donner une contenance que pour me
rendre utile et combler le vide spatio-temporel qui me séparait du retour vers
la terre ferme et mes obligations.
***
Et voilà, réveillée sur ces
entrefaites, je me retrouve à penser à Monique, Jean-Paul, Dominique H. et
toute la clique de la SNT qui ont accompagné en arrière-plan les plus belles
années de mon existence sur les quais de ce village magique ou le long de la
rivière enchantée…
La Trinité telle que je l’ai tant
aimée, sauvagement parcourue, éreintée de fatigue ou saoulée de joie et de
festivités, arpentée en tous sens de mes sandales, tongs ou chaussures de pont,
patiemment scrutée sous tous les angles de lumière et depuis tant de murets de
pierre sèche et de fenêtres ouvertes sur le vent du large, An Drinded, ma bro,
mon pays, mon nid, qui, où, quand es-tu ?
À trop vouloir en dire, à y penser
sans cesse, les mots ont remplacé en moi le doux goût de ma présence en ces
lieux, l’inénarrable sensation d’être une part de ces ruelles, un élément
immémorial de l’air qui se faufile entre les maisons de pêcheur et les Pen-Ti
des Duchentils, l’âme frôlant les ardoises et les nids perchés au creux des
faîtages pour s’envoler, légère, en une boucle large et d’un seul battement d’ailes,
le pont de Kerisper et Cuhan juste derrière aux premiers friselis de la Baie à
Kerbihan.
***
À présent le jour point, la lune
ronde décline à l’Ouest, laissant aux arbres et aux oiseaux le petit temps de
répit nécessaire avant leur réveil au soleil printanier. La nuit claire a été
trop brève pour permettre à chacun de refaire le plein d’énergie, je sens les
batteries faibles et fragiles pour affronter le jour nouveau, je cherche en me
redressant face à l’écran les appuis et le maintien capables de me soutenir en
ce matin frais.
Tout à l’heure affronter les
rituels, les quelques jalons d’une autre journée sans repères fiables, si ce n’est
l’heure des repas et l’avancée du soleil le long de la terrasse. Aller faire
une course pour revoir d’autres visages que ceux des enfants ou de mon chéri,
respirer un autre air que celui de notre hameau, mais précautionneusement pour
ne pas y ramener les miasmes tant redoutés que les rues de la ville pourraient
receler…
Promener du regard mon âme
fatiguée parmi les merveilles enfantines de la nature en éveil, la ramener
vaillamment à des pensées positives depuis les tréfonds des souvenirs de jours
meilleurs ou les cimes des espoirs vains d’avenir où elle se perd
régulièrement et plusieurs fois par minute.
Est-ce que « vain »
vient de « vanité » ? J’ai mal en écrivant ces mots, moi qui ne
veut que plaisir et naturel, douceur et émotions à fleur de peau. Me voilà
hasardant des pensées bénignes face au grand inconnu qui nous guette et nous
happe en d’indicibles angoisses. Les méandres de mes pérégrinations mentales
sont vastes et boueuses, parfois quand même iodées et entraînantes, on pourrait
voguer vers le bonheur si on y croit vraiment.
Mais voilà, c’est pas évident, la
confiance ne règne pas en maître, elle se traîne plutôt en guenilles sur le
bord du chemin, pavé des mauvaises intentions des uns ou des manquements
terribles des autres. J’ai beau me dire que les bouquets de narcisses et les
brassées de tulipes qui bordent nos chemins, les allées de nos jardins taillés
au ciseau et toutes nos demeures choyées depuis plusieurs semaines sont bien le
reflet d’un monde meilleur, je peine à y trouver réconfort et enthousiasme.
Les jours de mars ont été
cahoteux, emplis de hargne et de soif d’apprendre, de comprendre pour mieux
anticiper, mais rien n’a servi, ou alors je ne vois pas encore la lueur loin
là-bas, je peine à m’ébahir de la beauté du monde qui existe pourtant quelque
part.
Le ciel est clair à présent, les
arbres frémissent doucement dans l’air apuré de la folie des hommes, avril entame son deuxième quart, la légère
brume matinale filtre les premières rumeurs de la circulation à travers les chants
d’oiseaux. Eux ne se préoccupent pas de mes atermoiements au bonheur, ils œuvrent,
indémodables et jamais fatigués, donnant l’exemple, montrant la rive en face. Je
me jette à l’eau.
***
Un peu plus tard, l’après-midi.
Pendant que ma voisine s’efforce
bruyamment d’annihiler toute forme de vie ne correspondant pas à ses critères
paysagers, en tondant sans vergogne ni conscience les quelques centimètres de
gazon qui tentaient de subsister à sa coupe de la semaine précédente, j’essaie
de m’intéresser à autre chose qu’aux dernières nouvelles des intellos ou des
scientifiques qui nous abreuvent via les médias en ligne d’infos plus
anxiogènes l’une que l’autre.
S’efforcer, tenter, essayer… blablabla. Je ne fais que ça depuis
des semaines, un coup la tête dans le ménage, une autre fois à l’écoute de mon
corps ou contemplant la nature qui souffle enfin, mais jamais je n’arrive à la
satisfaction d’un meilleur aux alentours, toujours encore je dois remettre sur
le métier cette satanée étoffe de vie que je n’arrive pas à tisser
correctement.
Le temps me file entre les doigts,
ou s’échappe en ricanant des arcanes de mon cerveau ; je ne sais ce qui m’angoisse
le plus, de ma léthargie grandissant sur le même rythme que les foutus
décomptes du COVID-19, ou de cet état de fait qui nous emprisonne dans des
pensées glauques et inertes.
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